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Pipettes un peu pipées

Cracher dans un tube pour être incollable sur ses ancêtres ou rencontrer ses cousins d’ADN sur terre, c’est le rêve des utilisateurs des tests récréatifs. Mais c’est aussi, en partie, un mythe.

Par Hélène Bry

© ADOBESTOCK_CRISTINN

C’est un peu le Uber Eats ou le Deliveroo de la quête des ­origines. On clique, on crache, on poste, généralement loin, aux États-Unis ou en Israël, son petit kit salivaire, et moyennant 60 à 100 euros, on reçoit une missive par retour de salive nous annonçant qu’on est 30 % Français, 20 % Italien, 10 % Écossais, 10 % Nigérian…
Sauf que ce n’est pas aussi anodin que de se faire livrer des sushis : en France, les tests génétiques récréatifs (non prescrits médicalement ou requis judiciairement) sont strictement interdits et passibles d’une amende – certes théorique – de 3 750 euros. Et, surtout, la promesse de savoir enfin tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur vos origines relève d’une illusion scientifique entretenue par d’énormes sociétés assises sur un joli trésor : les données ADN de 15 millions de personnes dans le monde. Ce qui n’empêche guère, chaque année, 100 à 200 000 Français de se laisser séduire, aguichés par des spots publicitaires où l’on voit, par exemple, un Robert Pirès tout réjoui d’apprendre qu’il est bien labellisé ibérique…Ces publicités viennent d’ailleurs d’être interdites le 14 octobre dernier.

Génétique n’est pas généalogie

Sur quoi repose cette part d’illusion ? Pas sur les tests en eux-mêmes qui, pour peu qu’on s’adresse à « des entreprises sérieuses qui tiennent le haut du pavé comme Ancestry.com ou 23andMe » (cofondée en 2006 par Anne Wojcicki, ex-épouse d’un des deux fondateurs de Google, Sergey Brin), sont « fiables », juge Paul Verdu, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et généticien des populations au musée de l’Homme. « Ils génèrent des données génétiques de très haute qualité, au même titre que ce que je pourrais faire moi-même ou quasiment, et leurs ­techniques pour séquencer ou génotyper l’ADN sont bonnes. La question, ce n’est pas la donnée génétique, c’est ce qu’ils en font ensuite. » Même si ces grosses sociétés ­s’octroient les services de généalogistes et s’adossent parfois à des bases de données comme celle des mormons, la génétique n’est pas en mesure de reconstituer le puzzle de la généalogie. « Ce sont deux choses différentes. D’abord parce que les liens familiaux ne correspondent pas obligatoirement aux liens biologiques : en gros, mon père n’est pas forcément mon père. Mais surtout parce qu’il y a une loterie dans la reproduction, sur la portion de chromosomes que vous récupérez d’un parent ou de l’autre, qui fait que, bien qu’avec les mêmes parents biologiques, deux enfants n’ont pas automatiquement le même génome parce qu’ils n’héritent pas nécessairement des mêmes bouts d’ADN », explique le chercheur. Plus on remonte dans l’arbre, plus on a de trous dans le feuillage… Exemple : l’ADN mitochondrial, transmis uniquement par les mères à tous leurs enfants. « Vos deux grands-mères ont a priori contribué de manière équivalente à votre génome, mais vous n’avez reçu la mitochondrie que d’une seule. Donc si je regarde votre ADN mitochondrial, je ne vois qu’une seule de vos lignées. » 

Cousins… ou pas

« Lorsque les gens font leur test, ils pensent généalogie. Or l’ADN ne va pas forcément leur raconter l’histoire de leur généalogie. Et ça, les entreprises se gardent bien de le leur dire », souligne Paul Verdu. Alors, quelles informations apportent réellement ces tests et sur quoi s’appuient-ils ? Sur les bases de données constituées par chaque société avec tous les ADN des congénaires qui ont fait le test salivaire. « Ils prennent votre séquence ATGC et l’alignent avec tous les gens qui sont dans la base. Ils comptent le nombre de différences entre votre ADN et tous les autres, le nombre d’ATGC qui ne sont pas au même endroit. Cela vous classe toute la base du plus proche au moins proche génétiquement de vous », explique le chercheur. D’où le fameux résultat avec tel pourcentage de Guinée, d’­Islande, d’Asie… qui signifie que les personnes qui vous correspondent sont nées, vivent ou tout simplement ont envoyé leur test depuis tel ou tel point du globe. Avec toutes les imprécisions et les biais que cela engendre. « Le gros problème, c’est de mélanger des catégories. Si l’on vous dit que votre génome est 10 % juif et 90 % français, cela n’a aucun sens ! » Cerise sur le gâteau généalogique, « grâce aux réseaux sociaux, les sociétés vous proposent d’entrer en contact avec les dix personnes les plus proches de vous génétiquement. Ce qu’ils omettent de dire, c’est qu’effectivement, cela peut être des cousins, mais avec une probabilité associée souvent faible. Il y a quelques entreprises qui travaillent très bien sur ce point et vous donnent de bons niveaux de fiabilité. Mais personne ne les regarde, tout le monde s’en fiche. La plupart du temps, le client voit marqué “Premier cousin au troisième degré” et se dit “Génial, j’ai un cousin” mais il oublie de regarder que la probabilité associée à cette prédiction est de 5 %. Super ! », persiffle Paul Verdu.

Labos et assureurs à l’affût

Les données – surtout de santé – excitent les convoitises. En juillet 2018, GlaxoSmithKline a investi 300 millions de dollars chez 23andMe. Et le soufflé n’est pas près de retomber, les gens cherchant dans ces tests une version rêvée d’eux-mêmes. Le généticien Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, y voit « un repli identitaire » en lien avec « le narcissisme ambiant » : « On parle toujours des racines que l’on peut retrouver. Or, la grande différence entre les plantes et nous, c'est que, nous, nous pouvons nous déplacer. Nous ne restons pas là où nous sommes enracinés. Cette frénésie à retrouver ses racines me semble une menace pour la vraie liberté d'être ce que l'on est. Je suis pour que l'on arrive à se façonner soi-même sans être dépendant de racines, à la connaissances desquelles on serait éperdument attachés et dont on ne voudrait en aucun cas contester les traditions qui y sont liées. »

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