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Jean-Luc Delmas - président de l'Académie de pharmacie

« Nous ne prenons pas le travail des autres »

Le nouveau président de l’Académie de pharmacie fait face à une actualité chargée avec le débat finalement avorté autour de la vaccination à l’officine. Pour l’académicien, cette mission est pourtant nécessaire… mais pas à n’importe quelles conditions.

Par Laurent SimonPhotographe Miguel Medina

BioExpress

Diplômé en 1976 de la faculté de pharmacie de Lyon, Jean-Luc Delmas est passé successivement par l’officine, la répartition puis l’industrie en occupant parallèlement des postes à l’Ordre des pharmaciens ou au sein du Leem (Les Entreprises même médicament), avant de devenir président de l’Académie de pharmacie pour une durée de 1 an en janvier dernier.

  • 2012-2014 : président de SMCF Consulting.
  • 2010-2011 : directeur de la communication institutionnelle de l’OCP.
  • 2005-2009 : président du Conseil central de la section C de l’Ordre des pharmaciens.
  • 2003-2009 : membre du comité de direction du Centre spécialités pharmaceutiques.
  • 2000-2003 : président du groupe de travail distribution du Leem ;directeur général d’Aventis Pharma Distriservices (Aventis).
  • 1997-1999 : directeur du service clients Europe de Rhône Poulenc-Rorer.
  • 1978-1997 : occupe divers postes au sein des groupes OCP, GEHE et Celesio (directeur d’établissement, directeur régional…).
  • 1978-1979 : pharmacien adjoint à Grenoble et Annecy.

 

L’Académie de pharmacie s’est positionnée il y a quatre ans déjà pour la vaccination à l’officine. Le sujet faisant débat aujourd’hui, votre position a-t-elle évolué ?

Le rapport de 2011 était un tour d’horizon de l’ensemble de la problématique vaccinale, et en premier lieu de la baisse de la couverture. Et nous avions évoqué l’intérêt de voir le pharmacien s’impliquer dans les vaccinations saisonnières mais pas seulement. La parution de l’article 32 de la loi Santé nous a permis de réaffirmer notre soutien à cette mesure [l’interview a eu lieu avant qu’elle soit écartée du texte le 19 mars, NDLR]. Les exemples américains, portugais et irlandais prouvent qu’il y a une augmentation du taux de couverture vaccinale ou une augmentation du taux de primovaccination comprise entre 5 et 10 %. Et, surtout, il y a un maintien de la vaccination par les médecins et les infirmiers. Cela n’enlève donc rien à ceux qui la pratiquent déjà et les pharmaciens amèneraient un plus en permettant un accès facilité aux produits.

Pourtant, beaucoup de pharmaciens n’ont aucune envie de « piquer » leurs patients… Comment les en convaincre ?

Nous savons très bien que nombre de nos confrères émettent des doutes, des inquiétudes… mais écarter cette solution au seul motif qu’« on ne doit pas faire le métier des autres » ne permet pas de résoudre le problème. Il faut aller au bout de la réflexion : si, au bout du compte, cela ne fonctionne pas, tout le monde en prendra acte. Mais les expériences étrangères prouvent que cela marche ; il ne faut donc pas écarter la vaccination à l’officine d’une chiquenaude. La baisse du taux de couverture vaccinale est également un risque ! On l’a vu sur les entretiens pharmaceutiques, malgré les difficultés, la position des médecins a fini par évoluer. Tous les pharmaciens « n’iront pas », donc… mais ce n’est pas ce que nous préconisons. Les pharmaciens doivent être volontaires et qualifiés pour vacciner et pratiquer ce geste dans des locaux adaptés, avec un espace de confidentialité. Pas question de « piquer » un patient dans un bureau mal rangé. Tout le processus devra être validé par l’agence régionale de santé. Je n’irais pas jusqu’à parler d’accréditation mais il faudra au moins être habilité. Si quelques milliers de pharmaciens jouent le jeu, cela pourrait apporter une vraie plus-value. D’autant que le rôle des pharmaciens serait extrêmement cadré : les rappels vaccinaux ou les vaccinations saisonnières. Pas de primovaccination et pas de vaccination chez le nourrisson !

La volonté de Marisol Touraine de renvoyer à des expérimentations qui ne débuteraient pas avant six mois n’est-elle pas un moyen d’enterrer la mesure ?

L’Académie ne rentre pas dans ces considérations politiques mais il s’agit certainement de dédramatiser le débat avec les autres professions. Les discussions autour de la loi Santé connaissent deux écueils : celui de la vaccination en est certes un, mais le plus important est le tiers payant chez le médecin.

Le ministère de la Santé entretient également le flou sur les modalités de cette vaccination à l’officine : avec ou sans prescription médicale, selon vous ?

Nous évoquons les deux hypothèses mais, dans tous les cas, il faut que le médecin soit au courant. Concernant les rappels de vaccination, une prescription est souhaitable ; en revanche, pour la vaccination antigrippale, il faut que l’initiative vienne du pharmacien, sinon c’est la négation même de l’opportunité vaccinale que permet l’officine, surtout en cas d’épidémie ! Les patients ayant déjà été vaccinés les années précédentes pourraient servir de population de départ.

Qu’en pensent vos collègues de l’Académie de médecine ? Cette dernière ne s’est pas encore positionnée…

Le débat n’a pas eu lieu, mais nous échangerons avec plaisir avec eux sur ce sujet, d’autant plus que nous nous sommes positionnés depuis 2011. Nos travaux communs récents ont porté sur l’alcoolisme, notre prochaine séance partagée traitera de l’obésité, et nous faisons un suivi régulier des problèmes d’antibiorésistance en commun avec les Académies vétérinaire et d’agriculture. Pour en revenir aux vaccins, nous tentons de nous faire, seuls dans un premier temps, une opinion au sujet des adjuvants.

Le dossier pharmaceutique (DP) permettra-t-il à lui seul d’assurer l’information des patients et des médecins ?

« Le DP seul ne suffira pas pour suivre les vaccinations à l’officine. »

Non, le DP ne suffira pas, même si l’historique concernant les vaccinations a récemment été porté à 21 ans. J’ai été dix-neuf ans en poste à l’Ordre des pharmaciens et j’ai assisté à la genèse du DP ; cet outil est fait pour aider le pharmacien à suivre le calendrier vaccinal de ses patients. Les médecins pourraient y accéder, mais en routine cela ne suffira certainement pas, il faudra trouver autre chose. Un outil comme Mesvaccins.net [site de partage d’informations vaccinales entre professionnels de santé et patient, NDLR] pourrait constituer une bonne piste, même si l’Académie n’a pas la qualification ni la légitimité pour valider cette option. En matière de partage d’information, je rappelle tout de même que le pharmacien d’officine n’a toujours pas accès au dossier patient, au contraire de ses confrères hospitaliers : il devine la pathologie du malade au travers de ses propos ou à la lecture de l’ordonnance ou des résultats d’analyses biologiques. Résoudre ce problème en résoudrait beaucoup d’autres.

Que pensez-vous de la proposition des médecins de disposer d’un stock de vaccins dans leur cabinet pour vacciner les patients qui le souhaiteraient ?

Je ne m’y opposerais pas sur le principe, mais non seulement cela compliquerait la chaîne de distribution tout en posant également des problèmes de conservation de ces produits et de respect de la chaîne du froid. Toutes les « enceintes de stockage au froid » dans les cabinets devraient être qualifiées et validées. Je suis donc très réservé, en particulier pour ces raisons de qualité.

Toute cette polémique ne tient-elle pas à la portée symbolique de l’acte vaccinal ?

Vacciner est un acte invasif ! Personne n’était choqué par le fait qu’un pharmacien puisse faire un pansement ou stopper une hémorragie, faute de quoi on pourrait même l’accuser aujourd’hui de non-assistance à personne en danger, mais, effectivement, qu’un pharmacien puisse vacciner est une première, un point d’inflexion culturel. Cela étant dit, pourquoi des professionnels qui ont fait six années d’étude et qui se seraient formés ne pourraient-ils pas vacciner ? Le point cardinal étant de se prémunir contre les risques d’anaphylaxie : le cas échéant, les pharmaciens devront être capables de prendre en charge le patient de la bonne manière.

En 2011, vous évoquiez le forfait comme une modalité possible de rémunération, maintenez-vous cette position ?

Avec la vaccination, on n’est pas dans la vente pure d’un produit, il faut donc rémunérer cet acte de santé en tant que tel. Mais le niveau de cette rémunération ne regarde pas l’Académie.

Où en est le dossier des préparations des doses à administrer (PDA) en faveur duquel vous vous étiez également positionné très tôt ?

C’est le désert, les textes et arrêtés tardent à sortir. On est dans une situation où le serpent se mord la queue, puisque les syndicats ne veulent pas en discuter tant qu’il n’y a pas de modèle économique et que, comme les discussions ne sont pas ouvertes, il n’y a pas de modèle économique ! La PDA n’est qu’une contribution à ce grand débat sur l’observance, sujet sur lequel nous travaillons en ce moment à l’Académie. Dans le cas de l’asthme, l’observance tombe à 13 % ! C’est une catastrophe à laquelle il nous faut trouver une solution, y compris à travers les entretiens pharmaceutiques, même si les entretiens asthme connaissent un démarrage difficile.

Dernière question, directement liée, sur la pharmacovigilance : le pharmacien y joue-t-il un rôle à sa mesure aujourd’hui ?

Les médecins déclarent, les patients déclarent… seuls les pharmaciens sont aujourd’hui sous-déclarants. C’est peut-être lié aux réflexes des patients, qui en parlent en premier lieu à leur médecin. Il faut officiellement conférer ce rôle à la profession car les pharmaciens sont les « hommes du médicament ». Ce n’est pas facile, mais la profession doit absolument relever ce défi. 

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