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Philippe Besset - président de la FSPF

« Les pharmaciens sont à la hauteur »

Le président de la FSPF détaille les actions entreprises par son syndicat pour répondre à l’épidémie de Covid-19 qui touche actuellement notre pays. Il dresse également un premier bilan des conséquences pour les officines de cette crise sanitaire inédite.

Par Christophe MicasPhotographe Florian Brenin/Film Begin

BioExpress

Pharmacien titulaire à Limoux (Aude), Philippe Besset
était auparavant vice-président 
de la FSPF. Spécialiste de
l’économie et de l’informatique
officinales, il souhaite 
poursuivre l’action entreprise
depuis dix ans qui consiste 
à ancrer le pharmacien dans 
son rôle de professionnel 
de santé, tout en reconnaissant
celui de chef d’entreprise.

  •  Depuis mars 2019 :
    président de la FSPF.
  •  De 2016 à 2019 :
    président de la société Résopharma.
  •  À partir de 2007 :
    membre du bureau national
    de la FSPF.
  •  2002 : président 
    du syndicat des pharmaciens 
    de l’Aude.
  •  Depuis 1994 : titulaire d’une officine
    à Limoux (Aude).
  •  1993 : diplômé d’État 
    de la faculté de Toulouse.
  •  1987 : vice-président 
    de l’Association nationale 
    des étudiants en pharmacie 
    de France (Anepf).

Quelles premières leçons tirez-vous de la crise s­anitaire actuelle ?
La première chose qu’il faut relever, c’est que les pharmaciens et leurs équipes sont à la hauteur. En dépit du flot d’informations qui leur parvient quotidiennement, parfois contradictoires d’un jour à l’autre, et des conditions particulières dans lesquelles ils doivent exercer, je leur dis « Chapeau ! » Ils ont su rapidement mettre en place des mesures pour protéger leurs équipes et leurs patients, mais aussi montrer que notre profession est essentielle à la santé de nos concitoyens. Délivrance des masques aux professionnels de santé, préparation de solution hydroalcoolique, prise en charge des interruptions volontaires de grossesse, relais des violences faites aux femmes, renouvellement à titre exceptionnel des ordonnances périmées… Nous sommes sur tous les fronts. Les mesures dérogatoires instaurées pour le renouvellement des traitements ont permis de lutter contre le renoncement aux soins. Pour aller plus loin, la FSPF a appelé les confrères à jouer leur rôle de pharmacien correspondant pour les patients chroniques réguliers de l’officine, et ce, sans attendre la parution du décret nécessaire. Nous les avons aussi invités à réaliser, le cas échéant, du télésoin, c’est-à-dire de contacter ces patients par téléphone pour leur rappeler l’importance de bien suivre leur traitement même en phase épidémique et leur indiquer la possibilité de joindre leur médecin traitant si besoin. Peu de professions de santé sont organisées comme nous sur le territoire et peuvent répondre aussi rapidement et effica­cement à une situation de crise. Notre maillage est un atout. Les responsables politiques devront s’en souvenir et nous nous chargerons de le leur rappeler si nécessaire.

Quels sont les couacs que vous retenez dans la gestion de la crise par les pouvoirs publics ?
La distribution des masques aux professionnels de santé a été ubuesque. Les modalités n’ont cessé d’être modifiées, entraînant pour nous une incroyable lourdeur administrative, et il faut qu’une indemnité soit versée aux pharmaciens pour ce travail. Nous sommes montés au créneau, avec les autres soignants, pour demander une simplification du dispositif de traçabilité de la délivrance de ces masques, mais aussi pour avoir une dotation suffisante pour nous protéger, nous et nos équipes. Imaginez que nos préparateurs n’avaient même pas été comptés parmi les personnels pouvant bénéficier de ces masques, alors qu’ils sont, comme nous, en première ligne au comptoir ! J’ai interpellé le ministre de la Santé sur ce sujet, mais aussi le ministre de l’Éducation nationale et le Premier ministre, car les préparateurs n’étaient pas non plus inclus dans la liste des professionnels pouvant prétendre au dispositif de garde pour leurs enfants ! Il a fallu attendre le 20 avril pour qu’enfin la situation change. Après avoir également réclamé à maintes reprises la possibilité pour les pharmacies de distribuer des masques dits « alternatifs » au public, c’est-à-dire en tissu, hautement filtrants, certifiés et aux normes Afnor, l’arrêté autorisant leur vente en officine est finalement paru le 26 avril. Mais l’essentiel était d’obtenir que les patients fragiles et malades puissent recevoir des masques chirurgicaux du stock d’État le 11 mai. Pour accompagner le déconfinement, nous sommes également prêts à mettre le réseau officinal à disposition des pouvoirs publics pour réaliser les tests sérologiques permettant le dépistage de nos concitoyens si cette option venait à être envisagée et, sur la base du volontariat, participer aux tests virologiques en coordination avec les biologistes médicaux.

Le projet de décret visant à réduire la durée d’écoulement du stock en cas de modification du prix d’une spécialité et les vagues de contrôles menées par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) vous ont également agacé…
Irrité même. Compte tenu de la situation sanitaire, et alors que les pharmaciens d’officine sont engagés activement dans la lutte contre le Covid-19, pourquoi s’obstiner avec une politique à flux tendu des stocks de médicaments à l’officine ? Car une telle mesure va conduire les officinaux à réduire leur stock de sécurité s’ils ne veulent pas être pénalisés financièrement. Pour moi, il est inconcevable qu’une mesure purement comptable puisse susciter un risque de rupture dans la prise en charge des patients. Ce projet est à contre-courant de l’histoire et le gouvernement doit annuler ce décret, d’autant que la situation économique des officines est inquiétante. Elle l’était déjà avant du fait des baisses de prix massives sur les médicaments, mais la crise amplifie le processus. Quant aux contrôles diligentés par la DGCCRF, je les trouve inopportuns dans la période actuelle, même s’il n’est pas question de remettre en cause leur principe. Dans certains départements, comme le Lot-et-Garonne, plus de la moitié des officines a été contactée par les agents de l’autorité de régulation depuis le début du confinement pour leur demander des procédures très contraignantes et chronophages. J’ai alors décidé de saisir sa directrice générale, Virginie Beaumeunier, pour qu’elle y mette un terme.

L’économie des officines est sérieusement mise à mal actuellement. Que faire pour y remédier ?
Les pharmacies font partie des entreprises essentielles à la vie de la Nation qui sont autorisées à rester ouvertes pendant la crise. Toutefois, il y a eu un avant- et un après-confinement de la population. Quand on regarde les chiffres, la semaine du 16 mars, date de début du confinement, peut être qualifiée d’exceptionnelle en termes de fréquentation. Les patients se sont précipités dans les pharmacies pour anticiper le renouvellement de leurs traitements. Mais la semaine suivante a également été hors normes, avec une chute de l’activité officinale de 25 %. Le recul de l’activité s’est poursuivi en avril, et si la tendance se confirme au mois de mai, de nombreux confrères auront des difficultés pour continuer à payer les salaires, les charges et assurer leurs missions dans le cadre de la crise sanitaire. Le gouvernement a entendu nos alertes à répétition sur la situation et a décidé de légiférer par ordonnance pour remédier à la perte d’activité des professionnels de ville et permettre à l’ensemble du système de santé libéral de résister à la crise. Car, lorsque nous serons débarrassés du Covid-19, nos entreprises devront redémarrer rapidement. Cette aide permettra aussi d’indemniser les missions supplémentaires réalisées par les pharmaciens et leurs équipes pendant la crise, comme la distribution des masques ou le portage à domicile. La priorité dans ces moments difficiles est que les pharmacies restent debout.

Qu’en est-il de l’accord que vous avez conclu avec la Croix-Rouge française pour la livraison à domicile ?
En période de crise, il faut chercher à apporter une réponse rapide à chaque situation. La Croix-Rouge française nous a contactés dans le cadre de son service de conciergerie solidaire « Croix-Rouge chez vous » pour savoir si nous accepterions que les pharmaciens volontaires participent à ce dispositif de livraison gratuit destiné aux personnes socialement isolées, vulnérables et qui présentent un risque élevé face à la maladie. Nous avons bien sûr répondu favorablement à cette demande, la période actuelle nous invitant à faire preuve d’humanité, de solidarité et d’unité. Nous ne sommes pas le seul syndicat à avoir dit oui, puisque l’UNPF a également signé l’accord de partenariat avec la Croix-Rouge. C’est un service en plus que les pharmaciens peuvent apporter pour certains patients, l’objectif étant de soulager ceux qui font du portage à domicile ou qui n’ont pas les moyens de le mettre en place. L’Assurance maladie a refusé la mise en œuvre pendant l’épidémie d’une indemnisation du portage à domicile proposée par l’Uspo, arguant d’impossibilités techniques. La FSPF compte bien revenir à la charge dans le cadre d’un nouvel avenant, une fois l’épidémie vaincue.

Malgré la crise actuelle, le dialogue social a-t-il pu être maintenu ?
Tout à fait, et nous avons obtenu que la commission paritaire nationale de branche se réunisse le 10 avril afin que des réponses rapides soient apportées aux difficultés d’ordre sanitaire et social suscitées par la pandémie. Comme je l’ai évoqué précédemment, avec le confinement de la population, les pharmacies subissent une diminution importante de leur activité. Cette situation conduit dans certains cas les titulaires à envisager de mettre leurs salariés, ou du moins certains d’entre eux, en situation d’activité partielle. Dans ce contexte, la FSPF a proposé que les salariés placés en chômage partiel ne subissent pas de diminution de leurs droits en prévoyance et en santé. S’agissant des arrêts de travail liés au Covid-19, nous avons demandé qu’ils soient pris en charge par les régimes de prévoyance dès le premier jour, y compris pour garde d’enfants, et ce, afin de soulager la tréso­rerie des officines déjà fragilisées par la baisse d’activité générale. Malgré le contexte particulier, nous sommes parvenus à un accord de branche unanime entre les organisations syndicales de salariés, des employeurs et les assureurs permettant de financer le maintien de ces prestations, sans augmentation de cotisations pour les officines et leurs équipes. Ce mécanisme exceptionnel de solidarité sera en effet supporté par les assureurs de la branche, principalement l’Apgis et Klesia, grâce aux réserves.

Comment imaginez-vous le monde d’après ?
Je ne l’imagine pas encore, la période a été difficile et il nous faudra prendre du recul une fois l’épidémie passée, voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché. Enfin, dès aujourd’hui, je peux vous dire qu’une dotation importante en masques de protection pour les soignants et les patients est l’une des clés pour venir à bout d’une telle pandémie. C’est ce qui nous a manqué, comme dans beaucoup d’autres pays. Je pense qu’au-delà de la nécessité de maintenir un maillage officinal efficient, et plus largement un réseau de professionnels de santé libéraux suffisant, il faut rapidement engager une réflexion sur la relocalisation de la fabrication de produits de santé en France, ou pour le moins en Europe. À trop vouloir maîtriser les coûts et faire des économies, les grands laboratoires ont externalisé toute leur production. Cela permettrait aussi de remédier au problème récurrent des pénuries de médicaments que nous subissons, y compris hors crise sanitaire. Le redressement des comptes de l’État après la crise représente un autre enjeu. Le déficit abyssal de la Sécurité sociale de près de 41 milliards d’euros pour cette année tel que l’a annoncé le ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin n’est pas de très bon augure. La guerre est loin d’être finie.

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