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Agréal, un énième scandale ?

Traiter les bouffées de chaleur liées à la ménopause par un neuroleptique, il fallait oser. L’industrie l’a fait et les médecins n’y ont vu que du feu. Les victimes patientent désormais dans les couloirs de la justice.

Par Anne-Laure Mercier

Vioxx, Mediator, Dépakine… La triste ronde des scandales sanitaires s’élargit pour accueillir dans ses rangs le moins médiatique Agréal. Du moins pour l’instant. Car la députée européenne Michèle Rivasi s’est emparée du sujet, organisant le 19 septembre une conférence de presse « pour la reconnaissance du scandale sanitaire et des victimes de l’Agréal » et suscitant, inévitablement, l’intérêt de quelques médias. Pourquoi maintenant ?

En campagne

Rappelons que Michèle Rivasi est également candidate à la primaire d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) pour la présidentielle. « Les politiques cherchent à se faire valoir. Nous les interpellons depuis des années », rappelle le président de l’Association d’aide aux victimes des accidents de médicaments (AAA-VAM), cette association qui a porté plainte en 2010 auprès du tribunal de Paris « pour une soixantaine de victimes » de l’Agréal et qui pourtant n’a pas été conviée à la conférence de presse de Michèle Rivasi. Cette dernière a même indiqué ce jour-là vouloir être le « porte-voix des victimes »
La procédure a-t-elle avancé au moins ? « Non, elle est toujours en cours. Nous attendons des dates d’audience avant la fin de l’année », précise Georges-Alexandre Imbert. Rien de neuf donc sous le soleil judiciaire mais un joli coup de communication pour la députée européenne. Qui est aussi l’occasion d’en remettre une couche sur les actions de groupe dans le domaine de la santé, certes rendues possibles par la loi de santé depuis le 1er juillet dernier mais encore inutilisables en l’absence des décrets idoines. Georges-Alexandre Imbert déclare d’ailleurs avoir reçu 1 000 dossiers de victimes de l’Agréal : « La soixantaine de dossiers déposés sont ceux des victimes qui ont pu payer les 3 000 euros de frais de procédure judiciaire, toujours à la charge du demandeur. Les autres n’ont pas pu. »

Petite victoire

En Espagne, les plaignantes ont eu en partie gain de cause : la justice a reconnu en 2009 que la notice du produit « n’apportait pas l’ensemble de l’information concernant les effets secondaires » et accordé 55 600 euros de dommages-intérêts à 15 femmes, soit entre 900 et 12 100 euros par victime. Mais elle n’a pas donné suite aux 45 autres dossiers sur les 60 victimes ayant décidé de faire appel d’une décision de 2007 favorable à Sanofi-Aventis face, alors, à 127 anciennes utilisatrices d’Agréal. Le produit y avait été retiré en juin 2005, quand la décision n’a été prise en France que deux ans plus tard.

La crise du THS

La revue Prescrire déplorait alors de la part de l’Agence du médicament « des mesures dérisoires et insuffisantes : mise en place d’une étude de pharmacovigilance en 2005, puis limitation de la durée de traitement à trois mois en 2006. En septembre 2006, une procédure européenne d’arbitrage a été déclenchée par la Commission européenne. [Le Comité des médicaments à usage humain (CHMP) de l’Agence européenne du médicament] a logiquement conclu “que les risques associés à l’utilisation du véralipride dans le traitement des bouffées de chaleur liées à la ménopause […] sont supérieurs aux bénéfices limités”. En juillet 2007, [il] a proposé que l’autorisation de mise sur le marché du véralipride soit retirée dans les pays dans lesquels il était encore commercialisé […]. La Commission européenne a approuvé cette proposition en octobre 2007 ». Enfin ! Le véralipride était commercialisé depuis plus de vingt ans pour le traitement symptomatique de ces bouffées vasomotrices liées à la ménopause, « sans efficacité clinique démontrée », souligne Prescrire, et aurait connu un regain de succès au début des années 2000, lorsque les traitements hormonaux substitutifs (THS) de la ménopause ont été associés notamment à un risque accru de cancer du sein. Sauf que « ce produit est un neuroleptique et les effets neurologiques [observés] ne sont pas inattendus », principalement avec une utilisation au long cours, commentait l’Agence du médicament suite à son enquête de pharmacovigilance. Pas de chance : le traitement durait parfois plusieurs mois, voire plusieurs années, notait encore l’agence. Un médicament de « confort » qui aura coûté cher à ses utilisatrices faute, à nouveau, d’information de la part de l’industrie et de vigilance de la part des médecins. Fichu cocktail.

Un neuroleptique « caché »

« Les séquelles sont très graves dans quelques dossiers, déplore Georges-Alexandre Imbert, qui préside l’Association d’aide aux victimes des accidents de médicaments (AAA-VAM). Dans d’autres, elles ont été minorées par l’expertise judiciaire, que l’on ne peut pas redemander. » Comme l’indique sa notice depuis seulement 2006, l’Agréal peut entraîner des dyskinésies, une anomalie de l’activité musculaire se traduisant par des mouvements anormaux involontaires et des syndromes parkinsoniens. Mais aussi de l’anxiété ou de la dépression. Autant de troubles que des services de pharmacologie hospitaliers signalaient déjà dans les années 1990. Le véralipride est un neuroleptique du groupe des benzamides qui a tristement gagné l’appellation de « neuroleptique caché », nom donné à cette substance ou à celles chimiquement proches présentes dans des spécialités prescrites en médecine générale sans que les praticiens en soient informés.

NOTABENE

Selon Grünenthal, il se vendait 1,347 million de boîtes d’Agréal en 2005.


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