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Retrouver la souveraineté

La crise sanitaire que traverse notre pays actuellement, tout comme les problèmes croissants de pénuries de médicaments, posent la question d’un retour à une souveraineté, si ce n’est nationale, du moins européenne, pour la fabrication de certains principes actifs et des médicaments essentiels.

Par Stéphany Mocquery

© ADOBESTOCK/DANJAZZIA 

(Mis à jour le 08/04/2020)

Après un rapport de l’Académie nationale de pharmacie en juin 2018 et un rapport sénatorial en octobre de la même année, les industriels se penchaient à leur tour sur la problématique des pénuries de médicaments, le 14 mai 2019, à l’hôtel national des Invalides à Paris, à l’occasion d’un colloque intitulé « Principes actifs et médicaments : la souveraineté de la France est-elle menacée ? ». À l'époque, il s'agissait de trouver des solutions au phénomène récurrent des ruptures de stock. Mais l'épidémie de Covid-19 qui touche l'Hexagone actuellement donne de nouveaux arguments aux partisans d'une relocalisation nationale, ou pour le moins européenne, de la fabrication des produits de santé. Le problème des pénuries de médicaments n'est pas nouveau, même s'il ressurgit aujourd'hui avec cette crise sanitaire sans précédent. « C'est un problème croissant depuis de nombreuses années mais dont on ne commence à voir l’urgence que maintenant », indique Muriel Dahan, inspectrice générale des affaires sociales (Igas) et membre de l’Académie nationale de pharmacie. « Un phénomène qui s’est accéléré depuis 3-4 ans, en tout cas en ce qui concerne les médicaments anticancéreux », ajoute-t-elle. Selon Philippe Lamoureux, directeur général du Leem (Les Entreprises du médicament), « depuis mars 2019, on constate 652 ruptures d’approvisionnement contre 400 en 2014 ». Qu’il s’agisse de ruptures périodiques de produits ou de tensions d’approvisionnement dans les officines ou les établissements de santé, « les médecins n’arrivent plus à prescrire les médicaments qu’ils pensent être les meilleurs et les patients sont les premières victimes de cette situation », rappelle Muriel Dahan.

Délocalisations et érosion

En cause ? La perte d’autonomie de la France, mais également de l’Europe, en matière de production et d’approvisionnement en principes actifs et médicaments. « Après avoir été leader de 1995 à 2008, la France figurait, en 2018, au quatrième rang des distributeurs de médicaments en valeur en Europe, derrière la Suisse, l’Allemagne et l’Italie », indique Vincent Touraille, président du syndicat Sicos Biochimie. « On estime désormais qu’entre 60 et 80 % des principes actifs sont fabriqués hors de l’Union européenne, alors que cette proportion était de 20 % il y a 30 ans », ajoute-t-il. Une production en grande partie délocalisée en Chine et en Inde. « Depuis vingt ans, nous avons connu de grandes évolutions industrielles, rappelle le président du Sicos Biochimie. Cela a contraint les acteurs du marché pharmaceutique européen à s’adapter, à la fois pour faire face à un marché mondialisé avec une progression permanente de la demande [+ 6 % par an, NDLR], mais également pour répondre à des normes de qualité en perpétuelle évolution et à des contraintes de production environnementales plus élevées en Europe qu’en Asie. » De nombreux fabricants de principes actifs ont donc disparu des paysages français et européen suite au transfert massif des usines de production en Asie, où la réglementation en matière de protection de l’environnement est moins sévère, tout au moins jusqu’à encore récemment en Chine. « En France, les entreprises se sont spécialisées sur les étapes finales de la production des principes actifs, à plus forte valeur ajoutée et à plus fortes barrières réglementaires, au détriment des étapes en amont, mais leur taille a stagné comparé à la croissance mondiale du marché des médicaments », ajoute Vincent Touraille. La mise en place du plan Bluesky en Chine en mai 2018 a, par ailleurs, accentué les tensions d’approvisionnement en principes actifs en provenance de l’empire du Milieu. Ce plan impose aux entreprises chinoises un respect strict de nouvelles normes réglementaires en termes de rejets de polluants et d’effluents dans l’environnement. Ce qui a contraint un certain nombre de fabricants chinois à interrompre, modifier, voire arrêter leur production, les investissements nécessaires à la mise aux normes et/ou les volumes produits n’étant plus assez rentables. Du côté des médicaments, les laboratoires pharmaceutiques français et européens, confrontés à une forte concurrence sur les prix et les volumes des produits en provenance du sud-est asiatique, ont été contraints à d’importantes rationalisations. Avec, pour conséquences, une réduction du nombre de sites de production, des fermetures d’unités de production et une réduction des effectifs. « Tout cela a conduit à l’érosion d’un tissu industriel performant sur l’ensemble de la chaîne de valeurs », fait remarquer le président du Sicos.

Sécuriser l’approvisionnement

La solution pour pallier les pénuries de médicaments et sécuriser les approvisionnements passe nécessairement par l’échelon européen. « La plupart des pénuries concernent de vieux médicaments utilisés dans tous les pays d’Europe », souligne Muriel Dahan. « En dimensionnant nos besoins en médicaments au niveau européen, il serait possible de donner une visibilité aux producteurs de principes actifs sur ces besoins et de promouvoir une augmentation de leur production, voire de se mobiliser pour trouver de nouveaux producteurs », indique-t-elle. « Une autre voie serait de constituer une force de production européenne qui permettrait, a minima, de pallier les ruptures sur des médicaments essentiels [anticancéreux et antibiotiques notamment, NDLR], soit en constituant de nouvelles usines, soit en augmentant les capacités de production des usines existantes », ajoute-t-elle. Pour les anticancéreux, une liste de 42 médicaments totalement irremplaçables a d’ailleurs déjà été établie.

Renouer avec la compétitivité française

Au niveau national, en revanche, le rapatriement de la production des principes actifs et des médicaments est plus problématique : « Le réseau industriel français est vieillissant et souffre d’un manque d’investissements depuis plusieurs années », souligne Gwenaël Servant, administrateur du Sicos Biochimie et directeur du Business Development chez Servier. « Nous manquons de capacités de production, même avec une liste de médicaments essentiels », ajoute-t-il. Pour les principes actifs, notamment, la France ne compte désormais plus qu’une centaine de sites de production, contre 2 000 au sein de l’espace économique européen, 400 en Allemagne et 300 en Suisse. Pour l’administrateur du Sicos, « non seulement il faut investir pour conserver les sites existants, mais il faut en créer d’autres ». Il faut également, et surtout, que les entreprises françaises soient attractives. « L’avenir de la localisation et de l’implantation des entreprises en France vient de leur capacité à être compétitives, notamment sur les procédés de production, ce qui implique de l’innovation », fait remarquer Julie Galland, responsable du bureau des industries de santé à la Direction générale des entreprises du ministère de la Santé. Tout en soulignant que l’État français a déjà mis en place un certain nombre de fonds pour aider à l’industrialisation (fonds SPI, Sociétés de projets industriels, pour 800 milliards d’euros ; fonds Large Venture pour 1 milliard d’euros…), la responsable rappelle la nécessité d’investissements privés : « Il faut que les industriels et les banques, notamment, se joignent à l’État pour coinvestir et qu’il y ait une volonté de la part de l’industriel de s’inscrire de façon pérenne en France, avec, notamment, des créations d’emplois importantes. »

Rien n'est perdu…

Si la prise de conscience est récente, « elle commence à se généraliser », se félicite Muriel Dahan, qui précise, par ailleurs, que l’Institut national du cancer (Inca) a mis en place des mesures avec l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) pour tenter d’endiguer ces pénuries. « L’ANSM va chercher des alternatives dans d’autres pays pour obtenir une partie des lots pour la France », ajoute-t-elle. Gwenaël Servant, lui, indique que la France vient d'entrer dans le top 5 des pays les plus attractifs pour les industriels. « Il y a une belle dynamique dont il faut profiter, sans compter que la chimie est le premier secteur exportateur en France, devant l’aéronautique et l’automobile », conclut-il.
Ce qui n'était finalement, il y a encore quelques mois, qu'un objet de réflexion plus ou moins avancé, est en passe de se muer en urgence absolue à la lumière de l'événement épidémique qui rebat les cartes de ce jeu industriel et sanitaire de manière radicale.

L’exemple des sartans

Entre juillet 2018 et mars 2019, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a procédé à des rappels massifs de lots de valsartan et d’irbésartan ainsi que d’un lot de losartan après que de la N-nitrosodiméthylamine (NDMA) et de la N-nitrosodiéthylamine (NDEA) ont été retrouvées dans la substance active (sartan) de ces médicaments. Ces nitrosamines sont classées comme probablement cancérogènes par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Si la plupart des patients sous sartan ont pu bénéficier de traitements équivalents et que les lots non concernés par les rappels ont pu être réservés à ceux n’ayant pas d’alternative, cette pseudo-crise illustre bien les risques liés à la dépendance envers un nombre limité de fabricants de substances actives. Le valsartan contenu dans les lots rappelés provenait majoritairement d’un seul fabricant chinois, Zhejiang Huahai. La présence de NDMA et de NDEA serait, semble-t-il, liée à des modifications du procédé de fabrication du principe actif.

Et les biomédicaments ?

Et les biomédicaments ?

« En France comme en Europe, on note une forte recrudescence du développement de nouvelles molécules depuis 7 à 8 ans, un secteur dynamisé par l’émergence des start-up et des medtech », indique Vincent Touraille, président du Sicos Biochimie. Sur les médicaments à forte valeur ajoutée, notre pays reste compétitif. Il est, en revanche, très en retard dans la bioproduction : « Nous manquons de structures capables d’accompagner la production des phases de développement jusqu’à la commercialisation », ajoute-t-il. Le développement et la commercialisation des médicaments biologiques se fait donc principalement à l’extérieur, notamment en Allemagne, en Suisse et aux États-Unis. Pour Gwenaël Servant, administrateur du Sicos Biochimie, il est encore temps d’agir « en focalisant certains investissements stratégiques sur ce secteur ». Quant à Julie Galland, responsable du bureau des industries de santé, elle rappelle que l’État français s’est déjà investi, dans le cadre du contrat du comité stratégique de filière (CSF), pour rendre l’outil industriel français compétitif en bioproduction : « Le projet s’est fixé comme objectif de diviser le coup de production des molécules biologiques par 100 et d’industrialiser en France, précise-t-elle. Quarante millions d’euros ont déjà été sécurisés ; nous attendons maintenant la mobilisation des industriels pour aller plus loin. »

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