Formulaire de recherche

Bruno Lina - membre du conseil scientifique Covid-19

« Il faut se protéger en permanence »

Virologue de renom et membre du conseil scientifique Covid-19, Bruno Lina fait le point sur les données ­accumulées sur le SARS-CoV-2, rappelle l’importance des gestes barrières et envisage une cohabitation future avec ce virus plus sereine qu’actuellement.

Par Hélène BryPhotographe Photos Nicolas Kovarik

BioExpress

Spécialiste des pandémies,
notamment grippales,
et des virus respiratoires
émergents, Bruno Lina
est professeur de virologie
à l’Université de Lyon I.

  •  Depuis mars 2020 : membre
    du conseil scientifique Covid-19. 
  •  Depuis 2011 : directeur de l’unité
    de recherche Virpath.
  •  2006-2010 : expert auprès
    du ministère de la Santé
    et de la délégation interministérielle
    à la lutte contre la grippe aviaire
    (Dilga).
  •  Depuis 2006 : chef de service
    du laboratoire de virologie
    des Hospices civils de Lyon (HCL).
  •  Depuis 2005 : expert temporaire
    auprès de l’OMS pour la surveillance 
    des virus Influenza.
  • Depuis 2000 : expert temporaire auprès de l’OMS pour l’éradication de la poliomyélite.
  •  Depuis 1999 : directeur du Centre
    national de référence (CNR)
    des virus des infections respiratoires
    région Sud et du CNR des
    entérovirus et parechovirus.

Que sait-on aujourd’hui des modalités de transmission du SARS-CoV-2 ?
Il apparaît qu’il y a deux modes majeurs de contamination : les grosses gouttelettes et les petites. Les grosses, c’est la contamination type grippe ; les petites, type rougeole. Les deux semblent être une voie de transmission du virus. L’une plus que l’autre ? C’est très difficile à dire. La transmission par grosses gouttelettes, lorsque l’on tousse ou parle fort, c’est ce qui nous a fait dire qu’il fallait de la distanciation physique. Quant aux microgouttelettes, elles sont émises simplement lorsque l’on respire et peuvent rester en suspension plusieurs heures, voire plusieurs jours. Étant toutes petites, elles sont très tributaires de tout déplacement d’air, d’où l’intérêt d’aérer. Dès que l’on est dans un espace clos, c’est un mode de contamination qui devient important. Imaginez qu’il y ait trois malades présymptomatiques dans une pièce de 10 mètres carrés, le temps d’une très longue réunion fenêtres fermées : chaque personne finira par respirer ces gouttelettes. Si vous portez un masque chirurgical, ou mieux, FFP2, vous êtes protégé, surtout si l’on aère. D’où le message : dans les espaces confinés, il faut porter un masque !

Un quart des malades seraient asymptomatiques. Sont-ils malgré tout à risque pour les autres ?
Lorsque l’on fait des investigations dans des clusters (foyers de contamination) à forte promiscuité, comme les abattoirs, on trouve plus de la moitié d’asymptomatiques. Transmettent-ils autant le virus ? Nous n’avons pas de preuve pour dire qu’un asymptomatique le transmet plus ou moins. Mais étant donné que la transmission par microgouttelettes dépend de la simple respiration, on peut considérer que ces personnes, même si elles sont moins symptomatiques, dans un espace confiné, peuvent être source de contagion. La clé, qui résoudra probablement notre problème, est la gestion correcte de la circulation des personnes dans les espaces clos. D’autant que certains asymptomatiques sont présymptomatiques : ils peuvent être contagieux avant de savoir qu’ils sont malades. Donc il faut être cohérent et se protéger en permanence.

Qu’est-ce qui différencie ce coronavirus des autres ?
C’est un virus émergent. Il n’a donc pour le moment pas un comportement « normal ». Il provient d’un réservoir animal, s’est adapté à l’homme et va se diffuser à l’ensemble de la population humaine : à un moment donné, nous serons tous infectés par ce virus ou immunisés par un vaccin. Dans plusieurs années, il entrera dans une forme de normalité, à l’instar des autres coronavirus. Au cours du xixe siècle, il y a eu deux pandémies à coronavirus. Et ce sont des virus qui aujourd’hui circulent et sont saisonniers. Leur impact se lisse en général vers le bas, avec un pouvoir pathogène de moins en moins important.

Donc il va bien devenir saisonnier… Mais quand ?
On ne peut pas le dire avec une totale certitude mais la bascule liée à la saisonnalité est très probable à partir de l’hiver prochain.

Quid de l’information selon laquelle il aurait muté en plus virulent ? 
Cela relève du pur fantasme. Ces virus, depuis leur émergence, sont extrêmement stables. Aujourd’hui, il n’a pas muté. Je peux même vous dire que, sous certains aspects, j’aimerais bien qu’il mute… en gentil !

Que sait-on aujourd’hui de l’immunisation ?
Pas grand-chose. Que plus vous avez de formes graves, plus vous avez d’anticorps précocement, à des taux élevés. Que certaines personnes pauci- ou asymptomatiques ont des anticorps qu’on détecte, puis qu’on ne détecte plus. Ne sont-elles plus protégées ? Personne ne le sait. L’immunisation serait de quatre ou cinq mois. Et seuls 6 à 8 % des Français seraient immunisés. Insuffisant pour éviter la recirculation du virus. On va devoir vivre avec lui pendant des années.

Il faut donc s’attendre à une reprise épidémique ?
Il s’agirait plutôt de deuxième vague, à la différence des États-Unis qui n’ont jamais eu de fin de première vague. Après le pic épidémique, nous pouvons considérer que nous sommes retombés à un niveau quasi basal. Le virus ne circule plus beaucoup, mais il circule encore. Et il y a une relation directe, de cause à effet, entre l’abaissement des mesures barrières et la recirculation du virus. Si tout le monde faisait attention, on pourrait compter sur un niveau de circulation du virus qui serait beaucoup plus bas, et qui le resterait de façon durable. Pas une seconde, on ne peut imaginer qu’il puisse ne pas y avoir de reprise du virus pendant la période de l’automne ou de l’hiver. Il a toutes les caractéristiques pour avoir une circulation saisonnière, et elle pourrait commencer dès l’automne. Cet été, il est possible de contrôler la circulation du virus pour passer un été serein et tranquille. Cela ne dépend que de nous et de notre niveau d’application des mesures barrières, de la distanciation physique et des mesures d’hygiène.

Un reconfinement est-il envisageable ?
A priori, personne ne le souhaite. Le confinement, c’est l’arme atomique. C’est terriblement efficace, même au-delà de ce que l’on avait imaginé. Mais comme une arme atomique, cela a des conséquences sociales, psychologiques et économiques. Il faut tout faire pour l’éviter. C’est l’addition des comportements individuels qui entraînera la rapidité plus ou moins importante de recirculation du virus. Actuellement, le relâchement est excessif.

Les tests sont-ils importants ? Et lesquels ?
Ils sont fondamentaux. Tout le monde s’est plaint parce qu’on ne testait pas assez et maintenant que l’on peut tester, tout le monde dit « À quoi ça sert ? » Les tests PCR servent à identifier les patients et à casser les chaînes de transmission. Et lorsque le virus recirculera, il sera alors très important que ­l’application StopCovid soit téléchargée. En ce qui concerne les tests sérologiques, c’est délicat, notamment parce qu’on ne connaît pas vraiment la durée de l’immunité. Si les gens se présentent au fil de l’eau, aucune ­infor­ma­tion n’en sortira. Ils sont intéressants quand ils sont réalisés dans un certain contexte, comme une épidémie dans un Ehpad pour bien ­cerner le foyer de ­contamination.

Les pharmaciens ont-il un rôle à jouer dans le dépistage ?
Dans un contexte de circulation à bas bruit, ils risquent d’être confrontés à des résultats compliqués : des patients qui diront « Mon test est négatif alors que je suis sûr de l’avoir eu. » Et d’autres à qui il faudra expliquer qu’ils sont peut-être de faux positifs. Aujourd’hui, ils n’ont pas forcément de fonction clé dans l’identification des contacts. Mais si le virus recircule intensément, ils pourraient avoir un rôle dans la stratégie de dépistage et de suivi des cas.

Traitement ? Vaccin ? Lequel sortira le premier ?
Il y a autour des vaccins des effets d’annonce caricaturaux. On observe des signaux extrêmement intéressants, mais dire qu’on pourra vacciner les Français avant la fin de l’année, c’est illusoire ! Et si l’on trouve un jour un vaccin, il faudra encore fabriquer 7 à 14 milliards de doses pour toute la population mondiale, ce qui prendra cinq ans ! Côté traitements, il y a eu une première phase de repositionnement où l’on se disait que, peut-être, l’hydroxychloroquine ou l’association lopinavir-ritonavir pouvaient fonctionner. Tous les essais cliniques sérieux disent que ce n’est pas le cas. Toutefois, on observe des améliorations thérapeutiques. On sait par exemple mieux utiliser la corticothérapie qui est probablement aujourd’hui ce qu’il y a de plus efficace pour réduire la mortalité des patients ­infectés. On a appris que le remdésivir pouvait présenter un intérêt, mais pas gigantesque. Nous disposons également du tocilizumab, un anti-IL6 ; mais au final pas de médicament qui permette de guérir à coup sûr les patients. On trouvera peut-être, mais cela relève aussi de la recherche au long cours. Quel est celui qui sera disponible en premier ? J’avais personnellement fait un pari pour la sortie d’un traitement avant celle d’un vaccin et je m’y tiens. Mais il n’y aura peut-être pas une différence énorme. Et à mon avis, le vaccin, si l’on veut rester réalistes, ce ne sera pas avant 2022.

© Le Pharmacien de France - 2020 - Tous droits réservés