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En route pour le drive

Encore relativement marginal en pharmacie, le drive automobile convient aux officines périurbaines, mais d’autres modèles commencent à émerger en centre-ville.

Par Gabriel Bourovitch

© MIGUEL MEDINA

En sortant de la D1016, à l’orée d’une zone pavillonnaire, la pharmacie de Cauffry (Oise) est bordée d’asphalte. En contournant le bâtiment, on accède à un parking assez large pour faire demi-tour sans manœuvrer. Sous un auvent, une fenêtre attend le conducteur à sa hauteur. Au sol, un câble actionne une sonnette lorsqu’une voiture se présente. Autrefois, il y avait ici une porte vitrée donnant sur un jardin. L’ancien titulaire a transformé le lieu en drive en 2001. Catherine Boutteaux lui a succédé trois ans plus tard et n’a rien modifié depuis. «Il y a du pas sage tous les jours. C’est un plus pour l’activité et ça draine des gens des alentours », explique-t-elle. La pharmacienne ne voit aucune raison de faire marche arrière, même si ce drive bricolé l’a un peu surprise au départ. « On pensait que le service serait utilisé par des personnes handicapées, mais nous avons surtout des jeunes et des mamans avec leurs bébés », constate-t-elle. Tous ces clients ont au moins un point commun : « Ils savent ce qu’ils veulent. Ils viennent renou- veler une ordonnance ou chercher un pro- duit manquant. »

« J’ai pris les cotes chez McDo »

Certains ont des mobiles moins louables. « Au début, les fumeurs venaient pour ne pas avoir à écraser leurs cigarettes », se souvient Jean-Marc Facq, installé dix kilo- mètres au sud, sur les hauteurs de Montataire (Oise). Sa motivation n’a pas faibli pour autant. « C’est le service idéal à rendre aux mères avec des enfants en bas âge. J’y pensais depuis que j’étais étudiant », confie- t-il. Il a pu mener à bien son projet en 2009, à l’occasion du transfert de son officine. Parti d’un terrain nu, il a pu intégrer à ses plans un accès carrossable et une ouverture surmontée d’un avant-toit. La mairie lui a facilité la tâche en l’autorisant à raccorder sa voie bitumée au parking voisin pour l’évacuation des véhicules. Pour les détails techniques, il est allé puiser son inspiration chez un précurseur : « Je suis allé chez McDonald’s et j’ai pris les cotes. » Le modèle développé depuis bientôt quarante ans par le géant de la restauration rapide a fait ses preuves, grâce à quelques notions architec- turales élémentaires. « Il faut veiller à la hauteur de la fenêtre, pour ne pas se retrouver en position dominante. Le face-à-face avec le client est très important », souligne Jean-Marc Facq. Comme sa consœur de Cauffry, il a prévu une sonnerie différente de celle de l’entrée principale et un chauffage d’appoint en hiver.

Côté organisation, ni l’une ni l’autre n’ont désigné de préposé au drive dans les plan- nings de leurs équipes. « C’est un poste comme les autres, pas un service prioritaire », insiste Catherine Boutteaux. Le pharmacien de Montataire a toutefois aménagé son back-office de manière à avoir 80 % des références à portée de main. Il a aussi pris le parti d’ouvrir ce comptoir extérieur pendant ses nuits de garde. Dans la pratique, « c’est entre 17 h et 19 h qu’on tourne le plus. Parfois, les voitures s’enchaînent ». Cette affluence se ressent dans le chiffre d’affaires : environ 20 %, sur des recettes de près de 1,5 million d’euros. Raison de plus pour « ne pas faire les choses à moitié et le penser comme un comptoir à part entière ». Tout le monde n’est pas de cet avis.

Avantage concurrentiel

À Étampes (Essonne), la pharmacie Saint-Martin s’est dotée d’un drive début 2013. Dans la presse locale, le président du syndicat départemental déclarait à l’époque : « Il ne faut pas tomber dans la dérive. Une pharmacie n’est pas un fast-food. » Plus récemment, à Saint-Leu-la-Forêt (Val d’Oise), six officines ont lancé une pétition pour s’opposer au transfert d’un confrère qui prévoit de créer un drive près d’un carrefour routier très fréquenté. « Ce projet ne peut que nous déstabiliser », s’est inquiétée une titulaire citée par Le Parisien fin mars. L’inquiétude classique provoquée par l’implantation d’une officine est renforcée dans ce type de situation par les difficultés de stationnement inhérentes aux centres-villes, qui deviennent de fait un handicap concurrentiel. Jean-Marc Facq atteste que les quatre autres pharmacies de Montataire, toutes situées dans la ville basse, ont « de sérieux soucis de parking ». Mais il se défend de toute captation d’activité : « Ça reste une officine de quartier. »

Un service encore marginal

La démarche n’a donc rien de commun avec la ruée vers le drive observée dans la grande distribution depuis quelques années (voir encadré ci-contre). Pour autant, l’évolution des modes de consommation, par- ticulièrement dans les zones périurbaines, s’impose à toutes les professions commerciales, même dans le secteur de la santé. « Je ne vois pas pourquoi la pharmacie y échapperait », déclare Philippe Moati, professeur d’économie à l’université Paris-VII et coprésident de l’Observatoire société et consommation (Obsoco). D’autant qu’émergent des modèles de drive piétons adaptés aux centres urbains. « Nous menons une réflexion sur les moyens de faciliter le parcours de santé du patient à l’intérieur de la pharmacie », confirme Marion Hervy, responsable marketing de l’agenceur MobilM. Pour l’heure, le drive reste marginal : seules 64 officines sur environ 9 000 référencées dans l’annuaire en ligne Pharmattitude – édité par Pharmagest – ont indiqué dis- poser de ce service. Le potentiel est sans doute bien supérieur. Ceux qui peuvent embrayer laisseront-ils encore longtemps ce moteur au point mort ? 

  

Un penchant pour la conduite accompagnée

L’aménagement d’un drive est rarement une demande spontanée du pharmacien. « C’est plutôt nous qui générons la demande », témoigne Marion Hervy, responsable marketing de l’agenceur MobilM. Depuis 2009, la société basée à Nantes (Loire-Atlantique) se prévaut de cinq réalisations, dont deux drive-through automobiles et trois drive-picking pour piétons. Ce dernier concept s’apparente davantage à un comptoir prioritaire en officine pour les patients ayant déposé leur ordonnance au préalable. Un troisième modèle, baptisé Click & Collect, qui tire parti du développement de la vente de médicaments sur Internet, est actuellement à l’étude, ajoute-t-elle. Dans chaque cas, l’objectif est de « simplifier la vie des patients, s’ils ne manifestent pas l’envie d’être conseillés sur leurs achats ». Ce pragmatisme est dans l’air du temps, précisément parce que le temps est précieux. « Le drive est un concept périurbain, imaginé pour des individus ayant un rapport compliqué au temps. Pour schématiser, ce sont les classes moyennes avec enfants qui sont visées », résume Philippe Moati, professeur d’éco- nomie à l’université Paris-VII et coprési- dent de l’Observatoire société et consommation (Obsoco). Auchan a été le premier à tester ce concept, dès 2004. La réussite étant au rendez-vous, le sec- teur de la distribution a été pris d’une frénésie de drives. « Il y a une sorte de rush depuis trois ou quatre ans. C’est une manière de piquer des clients au concurrent, mais il n’y aurait pas cette course à l’offre si cela ne répondait pas à une demande », analyse-t-il. Le drive repré- sente 4 % des revenus des grandes surfaces alimentaires. Mais après l’emballement initial, l’heure est à la rationalisa- tion et aux fermetures de points de vente. Dans le même temps, Monoprix déploie son modèle de drive piéton et La Poste prévoit d’ouvrir 1 500 consignes automa- tisées d’ici 2016. Le comptoir de l’officine n’est plus le seul horizon de la vente.

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