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Yves Marmont - président de la FCGA

« Vous n’avez pas à rougir de vos revenus »

Président nouvellement élu de la Fédération des centres de gestion agréés (FCGA), Yves Marmont certifie les comptes de près de la moitié des officines de France, tout comme ceux de milliers de commerçants et ­d’artisans. Alors, la pharmacie est-elle une très petite entreprise (TPE) comme les autres ?

Par Laurent SimonPhotographe Miguel Medina

BioExpress

Expert-comptable spécialisé dans le secteur automobile, installé à Oyonnax (Ain), Yves Marmont est devenu président de la Fédération des centres de gestion agréés (FCGA) à la suite de Christiane Company en novembre dernier. Il en était jusqu’alors vice-président et président de la commission des études économiques.

Les pharmaciens ont tendance à penser que l’officine est en crise, mais cette opinion tient-elle la route si on la compare à d’autres secteurs économiques ?
Le modèle économique de la pharmacie et la limitation de la concurrence la protègent. Les pharmaciens sont encore un peu privilégiés parce que le secteur de la santé reste l’un des moins touchés par la crise, par rapport notamment au bâtiment ou, dans une moindre mesure, à l’hôtellerie-restauration. Si on compare entre eux les troisièmes trimestres de 2014 et 2013, le chiffre d’affaires (CA) du secteur du bâtiment diminue de 7,3 % et celui de l’automobile de 3,6 %. L’équipement de la maison et de la personne, deux secteurs qui souffrent depuis des années, décroissent respectivement de 4,6 % et 7,8 %. Comparativement, la pharmacie est à – 2,4 %. D’autres professions connaissent donc des baisses de CA beaucoup plus conséquentes.

Les pharmacies sont en tête de votre panel de professionnels en termes de rémunération. Or les baromètres professionnels avancent des chiffres sensiblement moins élevés que les vôtres. Qui a raison ?
Les pharmaciens sont évidemment dans le haut du panier de nos TPE, même si la comparaison n’est pas vraiment valable dans la mesure où les professions dont nous nous occupons sont très différentes. Je tiens en outre à préciser que les résultats de revenus sont calculés par pharmacien et non par pharmacie et que nous recensons des entreprises individuelles et non des sociétés type société d’exercice libéral (SEL) que choisissent les nouveaux installés aujourd’hui. Il est donc possible que les revenus que nous calculons correspondent à des pharmaciens qui se sont déjà désendettés et dont les revenus sont au-dessus de la moyenne, même si nos estimations sont finalement proches.

Les pharmaciens ont-ils encore aujourd’hui un ­problème avec leurs revenus ? Ils n’assument pas ?
En effet. Je me rappelle d’une anecdote : fin 2013, au moment de la sortie de nos chiffres annuels, dont les pharmaciens sortent toujours en tête, je suis passé aux journaux télévisés de 13 h et de 20 h et une bannière a défilé indiquant « 11 400 euros mensuels par pharmacien ». J’ai reçu des appels des syndicats et de l’Ordre des pharmaciens dès le lendemain matin réclamant des démentis. Mes chiffres sont issus des liasses fiscales : je connais peu de professionnels qui déclarent plus que ce qu’ils gagnent ! En rediscutant avec eux, les choses se sont calmées, d’autant que les écarts entre nos résultats – ceux des pharmaciens sont plus proches de 100 000 euros par an – peuvent s’expliquer.

« Les pharmaciens
sont des commerçants,
même s’ils n’aiment
pas l’entendre. »

Vous comprenez ces réactions ?
Encore une fois, il faut comparer ce qui est comparable. Cette année, alors que nos résultats sont équivalents, il n’y a pas eu autant de remous. Il faut arrêter de se cacher de bien gagner sa vie. Aux États-Unis, c’est exactement l’inverse : quand on a de l’argent, on le montre. Il n’y a pas à rougir, après six ou dix années d’étude, de gagner plus que les autres.

Les distorsions entre pharmaciens sont-elles grandes ?
Oui, notre panel montre que certains pharmaciens gagnent 60 000 euros par an, d’autres 300 000 euros. Une fois désendettée, il est clair que la rentabilité d’une structure n’est plus la même. Les disparités ne changent pas : on les retrouve également chez les médecins, avec des professionnels qui gagnent le salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) et d’autres 8 000 euros. Chez les pharmaciens, entre les structures nouvelles et les anciennes, il y a de grosses distorsions sur fond de diminution du CA et de baisse des taux de marge. Les difficultés se concentrent sur ceux qui ont acheté ces dix dernières années, à des coefficients assez élevés et avec des emprunts coûteux. On voit d’ailleurs des redressements judiciaires d’officines depuis quelques années, qu’on ne constatait pas avant.

En avez-vous cerné les causes ?
Pour en avoir discuté, je sais que ce sont principalement les officines situées en ville qui connaissent des difficultés. La rentabilité est beaucoup plus faible dans les villes qu’à la campagne, à cause de la concurrence plus grande mais aussi du prix des loyers plus élevés. L’endettement pour ­s’installer est lourd et les taux de marge baissent – moins de 30 % aujourd’hui, au lieu de 32 ou 33 % auparavant. La parapharmacie a augmenté leur rentabilité pendant des années, mais la concurrence est aujourd’hui forte et, même si l’épée de Damoclès de la vente de médicaments en grandes surfaces a été écartée pour le moment, cela pourra revenir. Regardez ce qui se passe autour des professions réglementées ! De manière générale, ces dernières ne savent pas se vendre : si je prends pour exemple les experts-comptables, seules les grosses structures – KPMG, Fiducial… – possèdent des sites internet et les moyens de démarcher massivement.

En quoi des professions aussi différentes que les pharmaciens, les experts-comptables ou les ­fromagers seraient comparables ?
Toutes les TPE – pharmaciens y compris – sont obligées de faire du conseil, de l’accueil, de la proximité. Même si certains médicaments étaient un jour vendus en grandes surfaces, les gens ne se précipiteraient pas pour en remplir leur Caddie. D’autant que les prix diminueront certainement peu, à mon avis. Je comparerais la situation des pharmaciens à celle des libraires : ces derniers ont tiré leur épingle du jeu en devenant un lieu d’accueil et d’échange avec des événements mensuels qui attirent la clientèle des lecteurs.

« La pharmacie
devra conserver
son authenticité
pour survivre. »

Cela ne peut exister sur Amazon ; le partage est important. Autre exemple, plus éloigné des officines : les cavistes, qui ont su valoriser leur conseil par rapport aux grandes surfaces. ­Résultat : quand on se rend chez des amis, on leur apporte une bonne bouteille. Et si, par malheur, elle est mauvaise, on peut toujours la rapporter ! Ces conseils peuvent s’appliquer à toutes les professions ; les petits commerçants connaissent les besoins de leurs clients parce qu’ils les vivent au quotidien. Or les pharmaciens sont comme tous les commerçants, même s’ils n’aiment pas l’entendre : ils doivent vendre des produits et une prestation associée. Aujour­d’hui, j’ai peur qu’ils aient tendance à écouler le produit qu’ils ont le mieux acheté au laboratoire et pas celui qui convient le mieux au patient. La conjoncture l’impose peut-être mais la ­pharmacie doit conserver son authenticité pour survivre.

Autre sujet : le gouvernement a mis en place tout un système d’allègement de charges ces dernières années. Le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) a-t-il notamment porté ses fruits ?
Le CICE est une bonne mesure pour les entreprises, qui va dans le sens de l’allègement des charges, mais cela ne représente pas de grosses sommes. Tout le monde n’en a pas profité parce que, d’une part, il faut des salariés pour y avoir droit et, d’autre part, ­certaines sociétés en décalage annuel, qui ne clôturaient pas le 31 décembre, ont certes bénéficié du CICE mais avec un report de parfois plusieurs mois. De plus, le taux est unique en fonction de la masse salariale, jusqu’à 2,5 fois le Smic ; il profite donc majoritairement aux branches où les salaires sont faibles. Dans les périodes difficiles, comme c’est le cas actuellement, les gens ont tendance à ne pas embaucher et à compter sur les salariés en place.

Dernière question : un rapport de la Cour des comptes a remis en cause en septembre dernier l’intérêt de recourir à des centres de gestion agréés (CGA), ­pointant notamment de trop grands coûts de ­structure. Cela a-t-il été suivi d’effets ?
Le projet de loi de finances pour 2015 a introduit trois mesures pour supprimer des avantages liés au fait de recourir à des CGA pour certifier ses comptes : suppression de la réduction d’impôt pour frais de tenue de comptabilité, moindre déductibilité du salaire du conjoint et passage du délai de reprise en cas de contrôle fiscal de 2 à 3 ans. Mais, heureusement, notre principal avantage – le revenu imposable d’une entreprise adhérente à un CGA n’est pas ­majoré de 25 % si elle passe par nous –, n’a pas été remis en cause.

NOTABENE

Addendum du 7 avril 2015 : Nous précisons que les centres de gestion agréés (CGA) ne certifient pas les comptes mais réalisent des examens de déclaration fiscale.


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